L'heure d'Eté

Publié le par Bernard K

Bonjour.

J’espère que vous n’avez pas oublié que cette nuit nous changions d’heure passant ainsi à l’heure d’été. A deux heures du matin il était trois heures.

Bien sûr ce n’est pas nouveau. Cela date de 1975. Je devrais être habitué. Pourtant je suis toujours troublé par cette manipulation étatique du temps.

J’avais déjà écrit un article à ce sujet l’année dernière lors du passage à l’heure d’hiver. Si vous me permettez je reviens sur ce sujet.

Que fait-on de cette heure que l’on supprime. De notre heure à nous. Est-elle rangée, stockée quelque part ? Comment est-elle conservée ? Malgré l’article posté au mois d’octobre de l’année dernière je n’ai pas eu de réponse. J’avais pensé à d’immenses caves, à des mines de sel ou de charbon, ou à des sortes de datacenters en Islande ou au Groenland.

J’ai donc décidé de mener ma petite enquête.

Je me suis donc confortablement installé sur mon canapé, sachant que j’allais passer un long, un très long, un très très long moment avant d’en savoir un peu plus sur cette heure perdue puis redonnée. Je décidais donc de faire comme Marcel Proust, et je partais à la « Recherche du Temps Perdu ». Je sais elle est nulle et facile, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Espérant de ne pas voir, comme lui, disparaître mon Albertine.

L’ordinateur posé sur les genoux, le smartphone en mode haut-parleur, une tasse de thé dans une main, des petits gâteaux dans l’autre.

Qui pouvait me renseigner à ce sujet ? Quelle institution nationale ?

Il y a pas mal d’années il y avait eu un ministère du « Temps Libre », mais ce ministère n’existait plus depuis trente-trois ans.

Peut-être le ministère de l’Ecologie, ou plus exactement le ministère de l’Environnement de l’Energie et de la Mer. Je découvris ainsi que ce ministère s’occupait donc de l’Environnement maritime, mais qu’il devait y avoir un autre ministère qui s’occupait de l’environnement terrestre.

Au bout d’un long moment d’attente sur la musique de l’hiver (Concerto, en fa mineur, pour violon, "L’Inverno, Op. 8/4 RV 297) d’Antonio Vivaldi (heureusement que Vivaldi a écrit ses quatre concerti, sinon que seraient les attentes téléphoniques sans lui ?) ; au bout d’un long moment donc une voix féminine me demande la raison de mon appel. J’explique La femme est étonnée par ma question. Je lui confirme le sérieux de ma demande.

« Ne quittez pas ». L’hiver s’acharne.

« Mme Royale est absente ». Elle dépose son dossier de candidature à la Présidence… (mais non pas de la République)… à la Présidence du Programmes des Nations Unies pour le Développement.

« Pourrais-je rappeler ? » me demande la dame environnementale avec une voix énergique.

Je pourrais.

Je décide d’appeler un autre ministère. Peut-être celui de la Culture ? L’heure est-elle culturelle ? Après tout à la culture ils doivent tout savoir.

Vivaldi ? Oui mais le printemps. « Concerto in mi maggiore per violino e orchestra "La primavera", op. 8 n. 1, RV 269 » en version originale. Une voix de femme de nouveau résonne dans le smartphone.

Madame Azoulay n’était pas disponible, elle faisait son lobbying pour être directrice générale de l’Unesco.

Bon.

Troisième tentative.

Le ministère de l’Intérieur. Mais au fait comment s’appelle le nouveau à la place de l’ancien ? Matthias Fekl. Vous connaissiez ce nom ? Moi non.

Au standard il y eu un instant d’hésitation. Au loin j’entends « Mais oui, c’est le nouveau » On me fit attendre sans musique. Puis : bip, bip, bip, bip.

Qui pourrais-je appeler ? Et si, comme dit le proverbe, je m’adressais à Dieu plutôt qu’à ses saints.

Voyons quel est le numéro de téléphone de l’Elysée ? Hollande s’en va bientôt, il n’a plus beaucoup de choses à faire, il doit s’ennuyer. Discuter avec William et Kate « in english in the text », voir le match de rugby. Et ce doit être tout. Plus de décisions à prendre. Qu’est-ce qu’ils font pendant les conseils de ministres, ils jouent au poker, poker–menteur ?

On me répond : « Nous avons perdu le Président ». Nous cela fait cinq ans que nous l’avons perdu. Mais je garde mon opinion pour moi. On ne sait jamais. Peut-être est-il avec sa Julie. En arrière fond des bruits de crissements de ruban adhésif. Des objets que l’on bouge. Des soupirs. « Non ce dossier dans le carton des Archives Nationales ».

Je dérange. Je remercie poliment mon interlocuteur et raccroche. L’état est en pleine débâcle.

Etais-je donc le seul en France à me préoccuper de ce sujet, à m’intéresser à mon heure ?

Bien sûr il y a les attentats, le chômage, les emplois fictifs et les élections présidentielles. Mais quelqu’un, quelque par devait bien avoir une réponse.

Je déconnectais mon smartphone, fermait mon ordinateur, lavait la tasse et mangeait le dernier gâteau.

Debout face à la fenêtre je regardais la pluie tomber violente sur les passants pressés de rentrer chez eux. Et je m’imaginais les heures entreposées dans une immense bibliothèque un peu comme la décrit Jorge Luis Borges dans sa nouvelle intitulée « La Bibliothèque de Babel »

Elle « se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. »

Jorge Luis Borges « La Bibliothèque de Babel » dans le recueil de nouvelles « Fiction »- Folio Gallimard – traduction Nestor Ibarra

Et je voyais les bibliothécaires, ombres parmi les ombres, ranger, répertorier inlassablement nos heures dans des boites en bois. Et cela jusqu’à ce qu’un jour un politicien abruti par son pouvoir mette fin à ce système heures d’été-heures d’hiver. Et j’espérais que sa décision serait prise lorsque nous aurons nos heures, et non pas lorsqu’elles seront entreposées attendant leur propriétaire.

…..

Mais au fait que fait-on des heures de ceux qui sont morts ?

 

Textes © Bernard-K.Project

 

Publié dans DIVERS

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